Les pieds de la longue table en bois frappent le goudron. Elle tombe tout juste du camion de l’Aveyron. Se posent dessus la bouteille de blanc, le saucisson d’Arles-sur-Tech, le boudin catalan. «Tu vois garçon, c’est ça la Fête de l’Huma ! Il te manque quelque chose, le collègue d’à côté te l’amène sans que tu la demandes.» Lundi dernier, Maurice, 69 ans, vient d’arriver sur le site de la Fête de l’Humanité. Avec une dizaine de camarades des Pyrénées-Orientales, il a pris le TGV de 4 heures à Perpignan. Pipe en bouche, il attend la livraison du matériel pour monter le stand. Tout a été chargé dans la semaine dans un semi-remorque puis confié aux bons soins de la SNCF.

Grand-messe du Parti communiste, la Fête de l’Humanité célèbre ses 80 ans, de vendredi à dimanche, au parc départemental de La Courneuve (Seine-Saint-Denis). Maurice, lui, en a fait un peu moins de la moitié. En attendant le camion, il revoit les années avec René, 61 ans. «Avant, on n’avait pas de stands comme ça ! C’était plutôt des casottes ! En catalan, ça veut dire des structures légères, d’amateurs…» Maurice rigole, la voix épaisse, l’accent couleurs sang et or. De parents communistes, René a fait sa première fête en 1958, à Montreuil-sous-Bois. Il avait 9 ans. «J’ai compté, j’en ai raté six.» Pour son bac, pour cause d’appendicite, et ensuite parce qu’il était en Afrique.

De Nelson Mandela à Robert Hue

De leurs souvenirs, les deux hommes ressortent la lutte contre la guerre du Vietnam, les années de soutien à Nelson Mandela : «Des camarades avaient peint du charbon en rouge pour protester contre les importations françaises venant d’Afrique du Sud», se rappelle René. Maurice choisit l’expo Picasso de 1973. «Ça a toujours été une fête populaire, conclut-il. Les artistes se baladaient comme tout le monde, de stand en stand.»

Ils ne choisissent que les bons souvenirs. Ils se rappellent aussi les années plus compliquées. Durant la guerre froide, où «il n’y avait pas la même ouverture», confie René. Sous Mitterrand, après le tournant libéral de 1983 : «Dans ces années-là, les stands étaient tenus par des militants assez durs, qui défendaient la maison», explique Maurice. Résultat : «Il nous manque une génération… Celle de Mitterrand !» Pour autant, «la relève est assurée», estime-t-il. Pour cette édition, seize jeunes, sur la trentaine de personnes de l’équipe, travailleront sur leur stand. José, autre ancien de la troupe, se glisse dans la conversation : «Cette fête, c’est une ressource pour repartir dans le combat militant.»

The Who, Police, Téléphone, Ray Charles…

Installé quelques mètres plus loin, un vieux bob délavé de l’Huma sur la tête, Henri Garino tire un grand coup sur une sangle. Arrivé le matin de l’Aude, il termine de fixer la bâche blanche sur la structure de son stand. Il transpire. Son tee-shirt est déjà pourri. Trente-trois ans qu’Henri vient à la Fête de l’Huma en tant que responsable PCF de son département. «On a une particularité, ici, explique cet adjoint au maire de Carcassonne. On continue de monter nous-mêmes nos propres structures.» Les «r» roulent en bouche. Il est fier de montrer du menton sa vingtaine de «camarades» partis la veille avec deux camions et tout dedans, surtout les spécialités : cassoulet de Castelnaudary, escargots «et 70 hectolitres de vin de l’Aude», énumère Henri. Pour lui, si une chose a changé, c’est un peu l’«avant-fête». Plus courte. Les camarades s’installent plus tard. «A cause des locations», explique-t-il. Moyens financiers réduits et normes de sécurité obligent les fédérations à utiliser des stands déjà prêts. Peu trimballent tout leur matériel. «Ça demande un effort considérable», souligne Henri. Rien que pour l’homologation des installations, les voisins catalans devront débourser cette année près de 700 euros.

Dans la même allée, le stand des Ardennes est déjà prêt. Georges, dit Jojo, enchaîne les pastis. «Dans le parc paysager de La Courneuve, c’était plus spartiate, raconte-t-il. Il fallait creuser un trou pour les évacuations d’eau, grimper au poteau pour se brancher à l’électricité. Les stands étaient faits de bric et de broc. C’était les favelas !» Brel chante dans le poste. Avec son béret noir siglé d’une étiquette «La Poste» cousue sur le devant, Jojo en est à sa trentième fête. «Et, à chaque fois, je prends sur mes congés !» insiste ce facteur, permanent syndical à Charleville-Mézières. Devant son comptoir frappé de la faucille et du marteau, il raconte «l’esprit de fraternité» et la visite sur son stand de l’ex-secrétaire national Robert Hue : «Je lui ai serré la main et préparé un petit message que je lui ai glissé au passage : "Va-t-en !"» Il explose de rire, évoque le requiem de Mozart, en 1984, la libération de Mandela en 1990, le défilé de «Paul Laurent… Euh… d’Yves Saint Laurent.»

Le passage du couturier en 1988, Françoise, Jean-Claude, Alain, Patrice et Gérard s’en souviennent. «Après le défilé, il a fallu se dépêcher pour démonter l’avancée de scène et pouvoir ensuite danser la carmagnole», rigole Alain, coupe de cheveux à la Elvis, dents décalées et voix éraillée. Sous la tente du restaurant, il fait une chaleur à crever. Les cinq camarades traînent leur fin de repas au rouge et à la cigarette. Pêle-mêle, ils ressortent de leurs mémoires le lancement du Germinal de Claude Berry, les concerts : The Who, Police, Téléphone, Ray Charles, Nina Hagen, Pink Floyd… Mais le meilleur souvenir de Gérard, c’est «lorsque Mireille Mathieu s’est pris des tomates sur la tête en 1972». Posé de tout son poids sur une chaise en plastique, ce retraité de 63 ans vous fixe, les yeux bleus au-dessus de lunettes posées sur le bout du nez : «Elle avait donné une interview et dit que le PCF était un parti de cons… Les Jeunesses communistes avaient acheté des tonnes de tomates à Rungis et les ont balancées sur elle pendant qu’elle chantait.» Ils faisaient la sécurité. Ils n’ont pas bougé.

Des cinq comparses, Jean-Claude, 68 ans, détient le record de fêtes : 51. «Comme bénévole», s’empresse-t-il de préciser. Rajoutez-en cinq ou six comme «minot» à Meudon puis à Vincennes, où la fête avait ses habitudes avant La Courneuve. Ce qui a changé ? «Les jeunes ne disent plus "on va à la Fête de l’Humanité" mais "au festival de l’Humanité", observe Gérard. Il y a vingt ans, 85% des tickets d’entrée venaient des vignettes (1), aujourd’hui, c’est 65%. Le reste est vendu à la Fnac, Virgin, Ticketnet…» Le grand capital leur pique des parts de marché ? Ça ne les gêne pas. Ils regrettent juste qu’il n’y ait plus de feu d’artifice le dimanche. Trop cher.

Au stand de Tremblay-en-France, Michèle et un autre Gérard se chambrent. L’une est derrière le bar, l’autre s’offre une bière et une cigarette au comptoir. Il vient de finir de servir 40 poulets-riz. Ce qu’ils retiennent de leurs années sur la Fête de l’Huma  ? «La boue !» déclame Michèle sans hésitation. Son sourire dévoile les deux incisives du bas et la canine du haut qu’il lui reste. «On pataugeait ! Les stands glissaient et on devait démonter l’estrade pour la mettre sur un sol stable.» Michèle disparaît sous son bar, mime comment elle enfilait les sacs en plastique autour de ses jambes pour protéger ses chaussures. Avec Gérard, ils évoquent aussi les «années moins drôles», la chute électorale… «On se retrouve affaibli, explique Gérard. Avec moins de force pour lutter contre ce qui se passe aujourd’hui», le devance Michèle. Elle recule d’un mètre, sa queue de cheval grise quitte son épaule. Elle s’en découragerait presque. «On le sentait sur la fête : le contact avec les gens, les chiffres de la vignette qui baissaient…» poursuit Gérard. «Mais depuis deux ans, on a un signe de redressement, on le sent», se rassure-t-il. Michèle égrène les artistes croisés dans les allées : Aragon, Picasso, Ferrat… Gérard frissonne : «Y’a des trucs qui me repassent.» Il montre son avant-bras : il a la chair de poule.

Ce «flottement» des années 80, Daniel, militant dans l’Essonne, 64 ans, le reconnaît. «Mais pour un parti soi-disant mort, y’a toujours eu du monde pour l’enterrement !» Son père a fait partie des CDH, les «comités de défense del’Humanité» qui ont créé la première fête, en 1930 à Bezons, pour sauver de la faillite le journal fondé par Jean Jaurès. Daniel a le visage marqué, constellé de petits vaisseaux rouges qui irriguent son nez et ses pommettes. Il se souvient de «l’époque où chacun apportait son casse-croûte : du poulet ou un rôti de porc froid. C’était à la bonne franquette !» Il se rappelle aussi des discours : «Maurice Thorez en bras de chemise, Marcel Cachin… Celui de Jacques Duclos pour la présidentielle de 1969, on n’a rien vu ! On gardait la salle des fêtes et on avait un peu fait chauffer la gamelle…»

Cartes postales et républicains espagnols

Repas d’avant-fête au stand de La Courneuve-Aubervilliers. Un rituel. Josiane, 68 ans, avec Annie, Claudine, Bronia et Gérard, s’apprêtent à attaquer le buffet. «En 1953, j’avais 11 ans, évoque-t-elle. Une caricature m’a frappée : c’était sur la mort des époux Rosenberg, leurs dents étaient en forme de chaise électrique.» Pour Gérard, c’est 1968, «la lutte contre la guerre au Vietnam». Le retour des jeunes, il y croit. «[Mais] ils commencent par regarder le programme. La démarche n’est pas tout à fait la même.» Avec eux, Bronia, 83 ans, est fière de se dire «plus vieille que la Fête de l’Huma». Elle compte un demi-siècle de participation : sa première, c’était au champ de courses de La Courneuve. Elle fouille dans sa mémoire, en ressort elle aussi «la boue» et ajoute les cartes postales des correspondants de l’Huma qu’elle envoyait depuis le site.

A une table de là, André a presque toutes les éditions. «Je suis né communiste, je crèverai communiste», brocarde ce fils d’immigré italien de 83 ans qui a encore «du mal à rejeter totalement Staline». Son père a fui le fascisme puis s’est installé à Aubervilliers. L’âge pèse sur le physique, pas sur la mémoire. Il se rappelle ses 5 ans, le stand de son oncle qui montrait les «petits obus» utilisés contre les républicains espagnols ; le No Pasaran«vendu avec les copains» ; les retours avec les parents qui tenaient par le bras un voisin trop éméché… Ses mains frappent la nappe en papier graisseuse. Sourire scotché sur son visage, il s’arrête sur son meilleur souvenir : «L’année où mon père a pu venir avec nous pour la première fois.» C’était en 1936. Pour ses premiers congés payés.

Culture 10/09/2010 à 12h03
Le rapport qui accable l'Hôtel Drouot
La gestion de la célèbre maison de vente parisienne est très contestée dans un rapport, auquel ont eu accès «Les Echos», commandé par Michèle Alliot-Marie.

La façade de l'Hôtel des ventes de Drouot.
La façade de l'Hôtel des ventes de Drouot. (© AFP Jean-Pierre Muller)

Un rapport sur le fonctionnement de Drouot, réclamé par le ministre de la Justice après un scandale de détournements d'oeuvres d'art en 2009, met en évidence l'opacité du célèbre hôtel des ventes qui réunit 70 commissaires-priseurs, a révélé vendredi le quotidien Les Echos.
L'institution fait preuve d'un «conservatisme organisé», d'une «gouvernance minimaliste», d'un «dispositif statutaire fermé», de «méthodes de travail dépassées» sans compter «la baisse de la qualité de ses marchandises»: c'est le constat sans appel du rapport, commandé par Michèle Alliot-Marie et auquel ont eu accès Les Echos.
Gouvernance minimaliste
Les rapporteurs, qui préconisent de restaurer la confiance, dénoncent «une opacité des structures et des circuits», «un déficit d'encadrement juridique», «une faiblesse du règlement intérieur», «une irresponsabilité des manutentionnaires», là où «l'usage prime sur le contrat formalisé», note le quotidien. Le ministère de la Justice a indiqué que Michèle Alliot-Marie s'exprimera sur ce sujet dans les semaines à venir.
Après le scandale, révélé fin 2009, des vols opérés à Drouot par les manutentionnaires de l'hôtel des ventes parisien, baptisés les «Savoyards», la ministre de la Justice, qui a autorité sur les commissaires-priseurs judiciaires, a confié à trois hauts fonctionnaires le soin d'auditer Drouot. Remis fin avril au garde des Sceaux, le rapport n'a toujours pas été rendu public.
En juillet, la justice a mis en examen l'Union des commissionnaires du célèbre Hôtel des Ventes de Drouot dans l'enquête sur des détournements d'oeuvres d'art, mettant ainsi un terme à 150 ans de liens entre la prestigieuse maison d'enchères et ses «cols rouges» ou «Savoyards».

Culture 22/06/2010 à 00h00 (mise à jour à 06h59)

«Lire... La chose la plus luxueuse de ma vie»

Interview

Passionné par la presse, Karl Lagerfeld est devenu pour une journée le rédacteur en chef d’un «Libération» grand format. L’occasion pour lui de se dévoiler.

 

Par OLIVIER WICKER, FRANÇOISE-MARIE SANTUCCI

Karl Lagerfeld, lundi à Libération.

Karl Lagerfeld, lundi à Libération. (Libération. Libélabo)

Il est 13 h 30, Karl Lagerfeld arrive presque tôt dans le bureau-atelier de sa librairie 7L, à Paris. L’homme est d’une hyperactivité redoutable. Outre la mode (il dessine plus de dix collections par an si l’on compte Chanel, Fendi et sa propre marque), il multiplie les sessions photos et les engagements surprenants (participer à une chanson, concevoir le prochain calendrier Pirelli, réaliser des films, photographier le catalogue 3 Suisses, devenir l’égérie de Coca). A trois semaines du défilé Chanel haute couture, il a reçu Libération pendant quatre heures. Dans une ambiance affairée, légère et pressée (lire page ci-contre), il a beaucoup parlé. Morceaux choisis.

Quel est votre rapport à la presse ?

Je déteste ne pas être informé. Le monde pourrait s’écrouler, je lirais quand même les journaux - ce que je fais dès qu’on me les dépose, très tôt le matin. J’aime le contact du papier journal, quelle horreur d’utiliser un objet électronique ! Même pour dessiner, j’ai besoin de papier avec du grain car ma technique de peinture m’empêche d’utiliser du papier glacé - je dessine avec du maquillage de Shu Uemura parce que les autres fabricants n’offrent pas d’assez belles couleurs. Savez-vous qu’autrefois les livres d’enfants étaient entièrement illustrés avec des bâtons de maquillage ? Je lis la presse en anglais, français et allemand. Et chaque langue, forcément, m’apporte un regard différent au monde.

Vous avez choisi d’intervenir dans Libération en dessinant. Pourquoi ?

Mon goût pour la caricature vient des revues et des magazines du début du XXe siècle que j’ai découverts étant enfant. Il y avait pléthore d’artistes incroyables à cette époque, dont l’Allemand Bruno Paul ou le Français Pascin. Leurs caricatures étaient surtout politiques ; contre l’empereur, contre la guerre. Mon magazine préféré s’appelait Simplicissimus, fondé en Allemagne en 1896, qui a été fantastique jusqu’en 1914 puis de moins en moins bien. Ce que je regrette dans les caricatures modernes, c’est d’être faites avec une espèce de colère, en vitesse, sans forcément de grande valeur graphique.

En tant que grand lecteur de journaux, que reprocheriez-vous à la presse ?

Son discours politiquement correct, aussi bien à droite qu’à gauche. Il est interdit de faire un jeu de mots, il faut aussitôt présenter des excuses. Soyons sérieux, soyons politiquement corrects, pourquoi pas ; mais est-il indispensable que cela se sache ? L’hypocrisie est partout. Regardez cette mode des dîners caritatifs. Pourquoi un tel goût pour la mise en scène ? Une telle mauvaise conscience affichée ? Faire un chèque à une association, oui, mais on n’est pas obligé de le dire ! Et le pape qui s’est excusé pour les scandales de pédophilie tout en continuant de donner des leçons ! Les cours de morale non suivis d’action, c’est criminel. Comme les politiques qui font les 400 coups et tiennent des propos d’une gravité atroce. Je ne le supporte pas.

Vous venez d’être décoré de la Légion d’honneur par Nicolas Sarkozy…

Je ne l’ai pas demandée, vous savez ! J’ai toujours refusé les distinctions, mais là on m’a dit que cela venait du Président lui-même, que ç’aurait été une insulte à la République que de décliner. En fait, Carla essaie de me rabibocher avec Frédéric Mitterrand, que je n’aime pas du tout. Je connais Carla depuis qu’elle a débuté, cela fait vingt ans. Elle est assez drôle, elle parle beaucoup, elle s’ennuie un peu.

Vous qui travaillez sans cesse, que pensez-vous du débat qui préoccupe les Français sur l’âge de la retraite ?

Que les gens vivent leur jeunesse et qu’ils travaillent après ! Quand ma mère me disait : «Si tu veux redoubler, je m’en fous comme de l’an 40»,c’était plus efficace que de proférer des menaces précises. J’avais envie d’apprendre, mais uniquement ce qui m’intéressait. Pas les conneries qu’on enseignait à l’école ou à l’église.

Que savez-vous faire ?

Rien ! Un peu parler, un peu dessiner. J’ai de vagues idées et, grâce à Dieu, des gens m’aident à les réaliser. Je n’ai jamais fait d’études et je n’ai aucun diplôme.

Vous n’arrêtez jamais ; pourquoi ?

C’est comme si je me trouvais dans une pièce avec plein de fenêtres ouvertes. Mais je me trouve paresseux, vous savez. Et je ne peux pas me changer, je suis né avec une gaine.

Vous vêtez et dévêtez les femmes ; et la burqa ?

Si vous regardez des peintures anciennes, les femmes d’Europe étaient toutes voilées. Mais aujourd’hui, cela fait penser aux religieuses d’antan : d’un autre âge. Quoiqu’en dessous, elles sont parfois habillées comme Paris Hilton. Quand je vais chez le libraire Galignani, par exemple, j’en croise parfois. Elles me font porter des mots par des valets, des mots qui disent : «J’adore ce que vous faites mais je n’ai pas le droit de vous parler.» Une princesse vient souvent chez nous, la sœur d’un roi, elle porte une burqa en dentelle noire, c’est très mystérieux. Elle passe trois semaines chaque juillet à Paris, dans de grands appartements place Vendôme, et tous les après-midi, elle se rend dans les boutiques Chanel où elle dépense de 500 000 à 1 million d’euros par jour. Il s’agit d’exceptions, évidemment. Et les burqas, la plupart du temps, sont faites avec des tissus horribles, du polyester qui chauffe.

Quel est votre plus grand plaisir ?

Lire, c’est la chose la plus luxueuse de ma vie, celle qui me rend le plus heureux. Je le fais en français, en allemand, en anglais, et je regrette infiniment de ne pas avoir un espagnol parfait, un italien parfait. Utiliser trois langues procure une sensation étrange ; comme si on était trois, comme si on avait trois vies. Si je n’étais pas ce que je suis, j’aurais fait des études de langues. Mais des langues mortes : le grec, pourquoi pas le mésopotamien.

Que lisez-vous ?

Je suis affamé de savoir. Malgré mon emploi du temps, je lis toujours, poussé par une mauvaise conscience permanente qui fait que c’est encore meilleur. Je vis entouré de livres. Vous verriez chez moi, vous comprendriez que c’est grave. Je ne lis pas pour parler car je déteste avoir des conversations intellectuelles, c’est juste pour savoir. Mais j’ai du mal à lire des choses mal écrites. Et je ne lis pas de romans. En revanche, j’aime les théories philosophiques, arides, complètement abstraites - que je lis en allemand ou en anglais plutôt qu’en français. Et j’ai une mémoire insensée pour l’Histoire, sans aucun effort. J’adore !

Rêvez-vous à des époques que vous n’avez pas connues ?

Ah non. L’Histoire est une chose que j’observe de loin, un monde qui est terminé et dont je ne fais pas partie. Comme on regarderait des insectes. Comme un Martien s’intéressait à la Terre. Et vous savez, ce qui manque à toute évocation de l’Histoire ? C’est l’odeur. On ne sent pas le manque d’hygiène, la saleté. Sur les dessins et les tableaux, tout a l’air impec mais dans la réalité, pas du tout. Lisez des lettres de la Palatine, les descriptions de la puanteur du palais royal, vous avez envie de vous sauver. Un peu l’inverse du film de Sofia Coppola, Marie-Antoinette, que je n’ai pas trop aimé.

Votre connaissance de l’Histoire vous permet-elle d’analyser l’actualité ?

Je ne fais pas de comparaison ni d’analyse avec qui que ce soit. Bon, je pourrais parler de politique avec Nicolas Sarkozy s’il y avait très peu de monde autour… Mais en général je n’émets pas d’opinion politique dans un pays qui n’est pas le mien, et le mien, je ne le connais pas. Je n’ai jamais voté. Je ne me sens pas appartenir à un pays.

Les défilés que vous imaginez pour Chanel frappent par votre sens du spectacle ; des banquises reconstituées, des tours de Babel, etc. D’où cela vient-il ?

J’aime que ce soit rapide et court. Je ne pense pas aux limites, je me dis : «Tiens, si on faisait ça ?» Si on peut, on le réalise, et si c’est trop compliqué, on passe à autre chose. Mon ambition a grandi avec le temps. J’ai commencé à imaginer des décors il y a des années, sans avoir les mêmes moyens. Pour le prochain défilé haute couture, (le 6 juillet au Grand Palais), on aura un lion gigantesque, 25 mètres de haut, la patte posée sur une perle, et les mannequins sortiront de la perle… C’est amusant.

Politiquement, la différence entre la gauche et la droite ?

Le monde a tellement changé que ça ne veut plus rien dire pour des milliers de raisons. A la fin des années 60, il était interdit d’interdire. Aujourd’hui c’est la retraite pépère tranquille. On vit avec un esprit de lait pasteurisé. Dans les années 60 et 70, il y avait une légèreté, une gaieté… Et puis on a vu comme ça a foiré à Moscou, en Chine. Après l’arrivée de la gauche au pouvoir en France, François Mitterrand a ringardisé son camp parce qu’il s’est donné une fausse grandeur, lui qui avait traînaillé dans un passé presque vichyste. Il promenait cette espèce de prétention, de condescendance, de supériorité que je trouve tout à fait régionale.

Avez-vous un quelconque engagement ?

Je fais partie d’une association qui utilise du papier d’imprimerie ne provenant que de pays replantant des arbres. Au Canada, par exemple, ils ne replantent pas parce que cela coûte trop cher et que ça ne rapporte pas. Mais des pays comme le Chili replantent. Enfin, je ne suis pas là pour faire des recommandations politiquement correctes. Et dans le genre écolo, le seul qui vaut le coup c’est Cohn-Bendit parce qu’il dit des choses intelligentes, parce qu’il est sincère avec lui-même.

Comment regardez-vous notre époque ?

J’ai horreur de ce principe qui voudrait que tout le monde soit pris en charge. Ça ramollit le cerveau. Déjà que la curiosité intellectuelle est menacée par la télévision… Je suis pour une culture générale très élargie mais la culture s’étiole parce que le monde dans lequel nous vivons est une espèce de foire du Trône permanente avec des jeux en pagaille. Néanmoins, je ne veux pas critiquer mon époque. Il faut vivre dedans. Tout a changé depuis vingt ans et je m’adapte, je trouve toujours une niche à moi, sans écraser personne.

Etes-vous travaillé par l’idée de transmission ?

Je n’ai jamais voulu d’enfant. Parce que s’il avait fait moins bien que moi, je n’aurais pas aimé, et mieux que moi, je n’aurais pas aimé non plus… J’ai toujours su que j’étais fait pour vivre comme je vis, que je serai cette sorte de légende.

Vous êtes en permanence entouré. Détestez-vous la solitude ?

Je déteste le mot «solitaire», pour moi c’est quelque chose qu’on subit, or je ne subis pas le fait d’être seul, je le savoure plutôt… N’attendant rien de personne, je n’ai que de bonnes surprises.

Un successeur ?

Ceux qui ont travaillé avec moi ont dû être terriblement frustrés. De ne pas être moi… C’est horrible ce que je dis, mais beaucoup ont pensé qu’ils étaient plus doués que moi, et ils ont tous échoué.

Ce qui reste ?

Quand j’étais très jeune à Paris, je tenais un journal. Que j’ai ensuite rangé dans la maison que mon père avait construite. A sa mort, ma mère, ayant vendu la maison, m’a envoyé les meubles de ma chambre, que j’ai toujours. Je lui ai dit : «Mais il y avait mon journal dans le secrétaire ?», et elle a répondu : «Est-ce vraiment indispensable que tout le monde sache que tu étais un idiot ?» Elle avait bien sûr tout lu, tout fait disparaître. Puis j’ai recommencé à écrire. Et toujours arrêté. Le temps passait trop vite. Ecrire donne une accélération horrible, ça déforme le réel. Je ne suis pas écrivain. On me propose de rédiger mes mémoires mais je trouve cela inutile, parce que je les vis. Et puis ai-je envie de me souvenir, et arriverais-je à me souvenir ? Cela n’aurait aucun intérêt, je vous assure.